Nous pensions en avoir fini avec ce premier tour électoral lorsque nous avons eu le plaisir de recevoir le commentaire ci-dessous de Bruno Menguy. Nous ne sommes pas d’accord mais, reconnaissons-le, ces arguments sont étayés et pas inintéressants. Exceptionnellement, cela justifie que nous les publions in extenso. Au lecteur de se faire son avis.

Contrairement à ce qu’affirme Bruno, nous n’avons aucune fierté dans cet abstentionnisme qui, dans le contexte institutionnel, particularise notre attitude. Il est – toutes proportions gardées – de la même veine que celle des citoyens, des étudiants ou des travailleurs qui, à un moment donné dans leurs rapports de lutte, rendent inopérant le pouvoir en refusant le dialogue avec ses dirigeants. Il n’y a donc pas une bonne méthode mais plusieurs. Cela reste fonction des hommes et des circonstances. De plus, cela ne saurait nous faire pleurer sur les malheurs de tel ou tel candidat déchu qui, de toutes les façons, reste tôt ou tard la proie d’un système particulièrement puissant et dévorateur. Des exemples anciens ou plus récents, comme en Amérique latine ou en Europe, nous le confirment.

Ce débat a le mérite de poser le problème du compagnonnage avec ceux et celles qui se considèrent comme des « insoumis » au système.

« Cher Roland,

Si je ne suis pas étonné de la teneur de tes deux derniers textes (Sarabande et Les urnes), comme je me suis également infligé la lecture du dernier Monde Libertaire consacré aux élections, ainsi que le dernier Onfray (je dis dernier qui date de mars 2017 sans être certain que ce graphomane n’ait pas déjà repondu), je dois dire que dans les trois cas me sont venus le goût de l’amertume, de la fausseté (pour ne pas dire de malhonnêteté), de l’irrationalité, du fatalisme, du dépit, de l’impuissance, des « passions tristes » comme aime à les voir chez les autres Onfray. Presque à l’identique, les candidatures (« ouvrières »?) Poutou et Arthaud, leur défaitisme de témoignage érigé en gage de bons sentiments , m’affligeaient tout autant que l’abstinence anarchiste.

En relisant le « manifeste des 60 » pour les candidatures ouvrières de 1864, animé par Tolain et qui suscita l’ouvrage posthume de Proudhon « De la capacité politique des classes ouvrières » je mesure non-seulement ce qu’il y avait de pertinent dans l’interpellation de Proudhon, au demeurant respectueuse et lumineuse, ce qui y demeure d’actualité (absence totale dans nos actuelles assemblées d’ouvriers, d’employés, de paysans, d’artisans sans parler des jeunes et des femmes), mais ce qui distingue profondément la modeste revendication des « 60 » par rapport d’une part aux droits sociaux actuels et aux contenus programmatique d’actuelles candidatures.
Je veux dire par là que la technique de l’abstention doit s’apprécier comme une modalité de vote mais certainement pas comme une posture morale identique à elle-même dans le temps et en toutes circonstances.

Autant vous dire, cher(e)s camarades anarchistes, tous si fiers de votre abstentionnisme qui vous mettrait à l’abri de toute responsabilité collective ou individuelle, que comme hommes et femmes conscients, plus que d’autres peut-être, des dérives toujours possibles des jeux démocratiques, vous vous devez non pas de pousser cette fébrile démocratie à ses pires penchants mais à l’en préserver pour le bien de tous. Ce n’est d’ailleurs pas si extraordinaire, des millions de personnes à des titres divers le font quotidiennement sans se prévaloir d’idéologie et, ce faisant, elles font société et la maintienne respirable.

L’indifférentisme et, plus simplement, le mépris que vous affichez pour la geste électorale, vous range plus sûrement du côté des partisans d’un vote censitaire à moins que vous ne préfériez pour lever toute ambiguïté, les dynasties bien assisses.

Votre posture, car c’en est une, tend à prêter de l’intelligence et de la profondeur à un non-acte puisqu’il n’est porté par aucune dynamique ni aucune force susceptible de l’incarner ; c’est une posture car elle n’interroge jamais les circonstances politiques et sociales, encore moins les programmes des postulants, tous réduits à de stériles bavardages et à un concourt de bobards ; posture et imposture enfin puisque qui peut le plus (vous les auto-proclamées « minorités agissantes » et autres « avant-gardes éclairées ») peut le moins et peut surtout accompagner dans ses efforts la population la plus avancée et déterminée à ne pas se faire tondre.

Clairement, à l’occasion de cette présidentielle, le candidat Jean-luc Mélenchon, avec ses « insoumis », leur programme et leur intention, portaient et incarnaient un programme digne pour l’avenir et rationnellement profitable au plus grand nombre. Malgré vos éternels quolibets cette candidature a réuni plus de 7 millions de voix, à quelques encablures (600 000 voix ) d’une présence au second tour. C’était une fenêtre de tir, jouable pour ne pas être l’éternel camp des vaincus, jouable car la configuration est rare, jouable car l’indispensable 3ème tour social, auquel vous ne manquerez pas de prendre votre part avec vos immenses troupes (!) aurait disposé d’un appui fort, plutôt que d’une hostilité.

Faites le compte, confrontez-vous au réel camarades, la victoire de Mélenchon aurait coincidée avec l’abrogation des lois El Khomry et Macron, avec l’arrêt des grand projets inutiles (Notre Dame des landes …), avec un retour de principe à la retraite à 60 ans avec 40 annuités de cotisations, à une restauration d’un pouvoir de vie pour les plus modestes, à une législation favorable aux coopératives ouvrières, à un serrage des gourmandises financières des hauts cadres et dirigeants, à une véritable bifurcation vers une société écologiste et dénucléarisée progressivement, pour un retrait de l’OTAN, pour un neutralisme pro-pacifiste et de coopération sur l’aire internationale, à une sanctuarisation du droit des femmes à disposer entièrement de leurs corps, à contrevenir au laxisme vis à vis des forces de l’ordre défaillantes soit dans leurs violences soit dans leurs abus de pouvoir, à restaurer une laïcité claire et non stigmatisante, à prendre en charge et en compte enfin la diversité humaine de la France contemporaine pour dissoudre les communautarismes de replis et éteindre les discriminations, pour reprendre une gestion humaine et rationnelle des fonctions publiques en vue du bien collectif, pour une entreprise démocratique d’ampleur vers la convocation d’une constituante, pour quantités d’autres petites libérations des tracasseries policières et administratives qui pourrissent le quotidien (légalisation du cannabis, gratuité des transports publics, garantie de l’accès à l’eau, gratuité dés 3 ans de la scolarité, loi sur la fin de vie, etc.). Enfin, une initiative forte aurait été prise vis-à-vis de l’Union Européenne en mettant dans la balance l’engagement de la France contre une harmonisation fiscale et sociale, une extermination des paradis fiscaux et une mise au service du bien collectif des pouvoirs d’action de la Banque Centrale Européenne.

Il faut donc être ignorant, malhonnête ou hostile (?) à ce programme pour s’en détourner. Il n’est pas révolutionnaire (quoi que!) mais il est évolutionnaire, va dans le bon sens, n’endeuille pas l’avenir, aide à penser mieux encore, encourage à l’enrichir, à l’amender, à le prolonger.

Quelle belle place vous auriez pu y prendre, en investissant les « insoumis », en vous mélangeant un peu aux autres, en cessant de jouer la carte de vos puretés idéologiques, en considérant le possibilisme comme un honneur, en vous réhumanisant en sortant de vos tribus hermétiques , crânes mais vouées à la mort (que vous conjurez par votre goût compulsif pour l’archive).

D’évidence, même si rien n’est mécanique, les seules candidatures des « trotskystes » et votre abstentionnisme proclamé ont suffit à éliminer Mélenchon de la course pour le seul bonheur de nos ennemis résolus, eux !

L’échéance qui vient n’est pas sans dangers, nous nous retrouvons avec une confrontation entre les fossoyeurs des acquis sociaux de dizaines d’années de luttes et de législations positives et les gros malins fascistes, déguisés en « amis du peuple » qui pour amplifier leur emprise ne rechignent à aucune annonce enjôleuse doublée de menaces terribles pour tout ce qui n’est pas blanc et convient malheureusement à une fange minoritaire mais audible de l’opinion publique.

Mais là, il n’y a plus mèche, chacun peut bien faire ce qu’il veut, on l’a dans le cul.
Je m’abstiendrai et alors ? Et vous, vous reprendrez votre antienne confortante mais inopérante, pas « dégagiste » mais habituellement habituée à votre paysage que vous avez renoncé à modifier , en attendant votre « Godot », la « sociale » !

L’anarchiste que je demeure est affligé des guerres picrocholines que vous semblez préférer entre personnalités du mouvement et officines plus ou moins durables au combat collectif contre les obstacles réels aux petits et grands élans pour l’émancipation qui est une œuvre de tous les jours sous diverses modalités.

Un grand bonhomme vient de mourir, le samedi 22 avril, Miguel Abensour, pourfendeur de la quiétude idéologique, amis des utopies, divulgateur des productions de « l’école de Francfort », proche de Lefort, Clastres, Castoriadis, auteur de magnifiques travaux sur La Boetie, Saint-Just, Harendt, Blanqui, celui qui osa dans notre modernité affirmer que la démocratie était toujours « la démocratie contre l’État », mais qui savait que nous vivions sous État et que, conséquemment, le combat des révoltés était une tension entre le principe de réalité, l’utopie créatrice et le principe de possibilité. Pourvu qu’il soit bien lu, mieux que de plus anciens.

Bien à vous.

Bruno M.

Paris, le 26 avril 2017 »

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